LA VERITE

 

 

 

La vérité est une valeur, mais la recherche de la vérité n’est pas une démarche première : le premier rapport au réel est la confiance, voire la recherche de confirmation de préjugés ou d’expériences familières.

La vérité implique un retour critique sur le monde, une mise en question voire une mise en doute. Est-ce vrai ?

Ce doute peut porter sur le discours que j’entends et qui peut porter sur la sincérité du locuteur : me dit-il ce qu’il croit être vrai ?

Ou bien sur l’objet de son propos, ce qui est différent : un ignorant peut être sincère ou bien me dire ce qui est vrai en croyant me dire ce qui est faux : un menteur peut dire le faux et celui qui dit le faux peut être sincère ou vérace. Mais y a-t-il comme le dit Saint Thomas après Aristote : « la conformité de l’intellect et du réel » ?

Le problème de la vérité va d’abord être celui de la possibilité d’atteindre une vérité absolue : est-ce un objectif réaliste ou non, et si non peut-on tout de même tenter d’atteindre une vérité relative.

 

On verra que si on peut atteindre une vérité indubitable, elle est très limitée, au sujet même qui l’énonce. La logique, aussi rigoureuse soit-elle énonce bien des vérités, mais valable uniquement pour l’esprit humain dont elle semble décrire les règles. L’extension de la vérité, la rencontre de l’homme avec ce monde extérieur  va alors poser un  problème  celui de faire correspondre un esprit humain en recherche d’exactitude et un monde qui lui est étranger, si l’on s’en tient à cette conception scientifique de la vérité. Mais on pourrait en considérer une autre : le fait de tenter de privilégier la chose sur l’esprit qui cherche à la connaître. .

 

 

I/ MISE EN QUESTION DE LA VERITE COMME OBJECTIF

 

A/ Le scepticisme.

 

C’est la doctrine qui énonce l’impossibilité d’atteindre une vérité indiscutable. (On dit aussi le  Pyrrhonisme). Arguments sceptiques:

 

•          La contradiction des opinions. Rien ne permet de se prononcer concernant les sujets métaphysiques, tout a été maintenu et son contraire => Les sceptiques aboutissent à la conclusion qu'aucune vérité n'est accessible. « Et ne fut jamais au monde deux opinions pareilles, non plus que deux poils ou deux grains. Leur plus universelle qualité, c’est la diversité » Montaigne (II, 37, 611).

•          La régression à l'infini: Une vérité dépend toujours d'une autre, une preuve n'est jamais définitive, ex de l'enfant qui demande pourquoi sans cesse et à qui on ne peut répondre au bout d'un moment.   « Aucune raison ne s’établira sans une autre raison ; nous voilà à reculons jusques à l’infini » Montaigne apologie de Raymond  Sebond, Exemple le plus marquant du concept de cause.

•          Nécessité d'accepter des postulats indémontrables: vise surtout les maths: Toute la géométrie est basée sur quelques postulats pour lesquels je n'ai aucune preuve.

•          Le diallèle Je démontre une vérité A par une vérité B et B par A, en fin de compte je ne démontre rien.

Ex: Pour prouver la valeur de ma raison, il faut que je raisonne, que je me serve de cette raison dont la valeur est en question.

•          Une affirmation est toujours relative: Relative à un individu (il fait chaud ou froid) et même relative à son état. La conclusion sceptique est toujours la même: Il est impossible d'atteindre une vérité absolue.

 

Problème du scepticisme:

 

Il cherche lui-même à énoncer une vérité en tant que position sur le monde, ne serait-ce que celle selon laquelle aucune vérité n'est accessible à l'homme. On doit donc accepter que l'on ne puisse faire l'économie d'une recherche de la vérité.  Ou bien le sceptique est radical, il doute alors de son propre scepticisme et va considérer qu’il faut chercher à hiérarchiser les discours : même un sceptique peut considérer que si le vrai est inaccessible, en tout cas le faux se reconnaît bien.

 

B/ L’évidence comme critère de vérité

 

1) La vérité indubitable

 

Le sujet qui s’atteint lui-même et qui ne peut douter de sa propre existence. C’est ce à quoi aboutit Descartes en soumettant toute réalité à un doute singulier. Ce dont il lui est impossible de douter c’est du fait même qu’il doute, donc qu’il pense et qu’il est, c’est le fameux « Je pense donc je suis » Cf. Cours sur la conscience.

 

2) Les types d'évidence

 

Pas de critère extérieur à la vérité elle-même qui puisse la qualifier comme vérité. Si on trouvait une garantie de la vérité il faudrait encore que cette vérité soit vraie. " Quelle règle de vérité trouvera-t-on plus claire et plus certaine qu'une idée vraie?" Spinoza Ethique, II,. D'où il suit que le vrai se manifeste par lui-même: " La vérité est à elle-même son propre signe. Ibid.

Le jugement vrai aurait donc des caractères intrinsèques qui nous permettraient de le reconnaître. 

Nom du sentiment correspondant à une vérité reconnue comme telle: L'évidence 

Essai de démonstration de l'évidence comme critère de la vérité: au bout d'un cheminent radical consistant à une mise à rejet comme faux de tout ce qui apparaîtrait comme douteux, Descartes parvient à une proposition que même le doute le plus radical, les suppositions les plus folles ne peuvent ébranler. 

Cette vérité à la fois indubitable et indémontrable s'affirme comme vérité, donc tout ce qui présentera les mêmes caractères d'évidence, tout ce qui se présentera comme clair et distinct, sera vrai. Nota bene: c'est la rencontre d'une première vérité qui renseigne sur le sentiment d'évidence: " et ayant remarqué qu'il n'y a rien en tout ceci " je pense donc je suis " qui m'assure que je dis la vérité, sinon que je vois très clairement que pour penser il faut être, je jugeais que je pouvais prendre pour règle générale que' les choses que nous concevons clairement et distinctement sont vraies. » Descartes Discours de la Méthode, IV 

Seul critère de vérité: le critère interne d'évidence: " je n'ai pour règle de mes vérités que la lumière naturelle." Descartes lette à Mersenne du 12/10/1639.

 

3) Critique de l'évidence:

 

L'évidence n'est pas la certitude: 2 mouvements dans la connaissance

 

-          Celui où la vérité est aperçue. 

-          Celui où elle est jugée comme vérité. Le 2ème mouvement => un retour sur soi, une réflexion où la possibilité de l'erreur est envisagée, où l'on ne se laisse pas aller à l'évidence, ce mouvement est indispensable à la découverte de la vérité. 

-          Danger de l'évidence comme critère de la vérité: Les grandes découvertes ne sont jamais apparues comme évidentes, elles sont toujours apparues comme contraires à l'évidence, dans le scandale: L’évidence est plutôt me critère du préjugé ou de l'illusion. 

Ce qui parait évident c'est que le soleil tourne autour de la terre, et la découverte de la vérité inverse ne s'est pas imposée comme évidente.

 

 

 

II STATUT DE LA VERITE

 

 

 

A/ La non contradiction et l'expérience

 

La vérité est inséparable d'un jugement, on pourrait considérer la vérité dans la non contradiction d'un système de jugement.

 

1) La vérité formelle:

 

C'est celle qu'identifie la logique, qui détermine la vérité d'un raisonnement uniquement par sa forme. 

·         Prendre exemple d'un raisonnement correct avec conclusion fausse: Tous les hommes sont méchants, or je suis un homme donc je suis méchant. 

·         Problème : Une conclusion fausse peut être logiquement correcte si elle est correctement déduite d'une majeure fausse dans un syllogisme. La conclusion peut être fausse car les prémisses elles-mêmes être fausse.

La vérité formelle ignore donc la réalité, elle est seulement l'accord de l'esprit avec ses propres conventions. Meilleur exemple de vérité formelle: les maths. 

Ex: la somme des angles d'un triangle rectangle est = à 2 droits est formellement vrai, mais seulement à partir d'un postulat Euclidien, elle serait fausse à partir d'un autre postulat. Voilà pourquoi on pose un problème géométrique « dans un repère orthonormé ». Ce qui montre que les mathématiciens ont très bien intégré le fait que l’espace Euclidien n’est pas un absolu, même s’il donne des évidences. 

Problème de la vérité formelle, elle donne des vérités de raison, mais qui apprennent peu sur le monde, c’est l’accord de l’esprit avec lui-même comme le dit Alain.    

 

2) La vérité expérimentale.

 

La science expérimentale donne des vérités de fait : la terre tourne autour du soleil, il y a de l’évolution, cela on peut le montrer par un faisceau d’expérience. 

En revanche, l’explication de ces faits dépend d’une théorie,  qui ne fait que donner une explication partielle. 

Elle représente toujours une hypothèse et les vérifications expérimentales de cette hypothèse sont toujours provisoires parce que d'autres expériences peuvent venir la remettre en question. La théorie de la lumière corpusculaire a remis en cause (partiellement) la théorie de la lumière ondulatoire (cf. cours sur La connaissance scientifique ) Par contre si des expériences viennent contredire l'hypothèse elle est infirmée. 

De plus les vérités scientifiques ne sont jamais des vérités absolues, elles permettent d'interpréter, de prévoir les phénomènes mais elle ne dit pas ce qu'ils sont, elles sont comme le dit Leconte de Noüy: « des vérités statistiques » 

Exemple de  la loi de Mariotte : elle quantifie le rapport entre le volume occupé par un gaz et la pression . Explication par la théorie cinétique des gaz: Le gaz est constitué d'un grand nombre de molécules, chacune se comporte comme un projectile => chocs entre les molécules. La diminution du volume par un piston par ex entraîne une diminution du volume donc une augmentation de la fréquence des chocs, donc une augmentation de la pression. 

Mais cette théorie ne nous apprend rien sur le nombre réel des chocs ni sur la nature des molécules. La science expérimentale a donc pour objet le particulier sur des universels mais elle ne peut être le critère de la vérité universelle. De même lorsqu’on dit « la terre tourne » c’est une vérité, certes, mais très partielle, qui implique d’autres questions : quelles forces la fait tourner ? Un rapport entre la distance et la masse, mais qu’est-ce que la masse ? La question n’a toujours pas de réponse.

 

 

B) La liberté de la chose

 

Retour au rapport entre le sujet de la connaissance et la chose. La vérité est l’accord de l’esprit avec ce qu’il tente de connaître, c’est ce rapport qu’il faut à nouveau interroger. Toute connaissance a tendance à réduire la chose ou à lui imposer des normes qui lui sont étrangères. 

La métaphysique réduit l’être à l’essence c'est-à-dire à la chose en tant qu’elle est immuable, définie, c’est là considérer le connaissable comme plus important que la connaissance Cf. Platon dans le Phédon

La science est également réductrice, elle réduit une chose à ce qu’elle a de mathématisable à sa mesure cf. « le monde est écrit en langage mathématique » de Galilée.
La science expérimentale elle aussi a un but pratique de compréhension, il s’agit dit Nietzsche « de comprendre de résumer, de schématiser en vue de prévoir, d'imposer au chaos assez de régularité pour satisfaire notre besoin pratique. » Nietzsche: la volonté de puissance. 

La vérité consisterait à d’abord prendre en compte la chose sans la réduire à autre chose, ce n’est ni un scientifique ni une définition qui pourra en rendre compte, mais peut-être un artiste. C’est le sens de la parole d’Heidegger (sur laquelle Sartre fit un contresens) : La liberté est l’essence de la vérité   

 

 III LA VALEUR DE LA VERITE.

 

A) La valeur de la véracité

 

Stratégiquement dangereux cf. Machiavel, le politicien n'a aucun intérêt à dire la vérité au peuple, tout comme on a rarement intérêt à dire la vérité à quelqu'un dont on attend quelque chose. "La vérité est utile à celui à qui on la dit, mais désavantageuse à ceux qui la disent, parce qu'ils se font haïr" Pascal pensées, Br 375(Pascal croit bien à la vérité mais elle n'est pas de ce monde) 

Politiquement désastreux pour celui qui est administré: le peuple a besoin de croire en certaines choses, au caractère juste en lui-même des lois par exemple, à la valeur de ses dirigeants, sinon il devient demi-habile, et le désordre s'en suit. de telle sorte que " pour le bien des hommes il faut souvent les piper" Ibid. 294 et " Il est dangereux de dire au peuple que les lois ne sont pas justes car il n'y obéit qu'à cause qu'il les croit justes" ibid 326

Dangereux pour les relations humaines : " je mets en fait que si tous les hommes savaient ce qu'ils disent les uns des autres, il n'y aurait pas quatre amis dans le monde." ibid 101 

A l'origine la vérité semble bien avoir eu un intérêt vital pour l'homme. Mais il ne s'agissait pas essentiellement d'une recherche de la vérité, il s'agissait de pouvoir satisfaire un besoin pratique (cf. citation plus haut)

 

  

 

 B) La vérité et les valeurs vitales

 

Le but premier de notre recherche de la connaissance aurait donc était, non la vérité mais une prévision dans le but de l'action.

Mais par la suite l'instinct de la connaissance est devenu autonome, une passion que nous n'échangerions jamais contre une illusion même si cette dernière nous rendait plus heureux. 

"L'inquiétude de la découverte, de la solution devinée est devenue pour nous aussi séduisante et aussi indispensable que son amour malheureux pour l'amant qui ne l'échangerait jamais contre l'état d'indifférence." Nietzsche Aurore 

Mais justement la valeur de la vérité pour le bonheur semble très discutable: Une illusion forte et solide apporterait plus de bonheur qu'une connaissance " de tout temps les barbares on été les plus heureux." Cf. l'illusion qui représente un des arguments majeurs en faveur de l'existence: l'art. 

Inversement certaines vérités représentent eut être un danger que seul un esprit vigoureux pourrait supporter. La vigueur d'un esprit se mesurerait à la dose de vérité qu'il pourrait supporter. 

Il faut donc changer notre rapport à la vérité, ne pas juger une idée simplement par son adéquation à ce qui est mais aussi par l'avantage qu'elle représente pour la vie: 

«  Qu’un jugement soit faux n’est pas, à nos yeux, une objection contre ce jugement. […] Il s’agit de savoir dans quelle mesure un jugement aide à la propagation et à la conservation de la vie, à la conservation, peut-être même à l’amélioration de l’espèce."  Nietzsche, Par-delà le bien et le mal

 

Cependant cela omet la valeur vérité, la lucidité comme exigence humaine, exigence de conscience Une doctrine dont la finalité est le bonheur, ou le salut, la béatitude, peut être une religion, une sagesse. Elle n’est pas une philosophie." Marcel Conche, Le sens de la philosophie, Encre marine

 

 

 

Conclusion 

 

On peut retenir la véracité, c'est-à-dire la bonne intention du locuteur. En ce qui concerne l’adéquation de l’esprit à la chose, la vérité est une quête plus qu’une possession : la vérité logique est simplement formelle donc stérile, la vérité expérimentale nous permet surtout d’avoir une prise sur le monde, et de trouver des approximations mathématiques pour lui donner une cohérence. Il est donc nécessaire dans la recherche de la vérité de repenser le rapport de l’esprit à la chose et de privilégier cette dernière dans une démarche qui ne serait pas une réduction.
En ce qui concerne la valeur de la vérité, on ne peut s’en tenir au seul pragmatisme qui subordonnerait cette valeur à autre chose que la vérité elle-même. La vérité doit parfois être accompagnée de discernement dans sa diffusion mais elle reste la valeur philosophique par excellence.

 

 

 

Notes

 

Nous n'avons le choix qu'entre des vérités irrespirables et des supercheries salutaires. Les vérités qui ne permettent pas de vivre méritent seules le nom de vérités. Supérieures aux exigences du vivant, elles ne condescendent pas à être nos complices. Ce sont des vérités " inhumaines ", des vérités de vertige, et que l'on rejette parce que nul ne peut se passer d'appuis déguisés en slogans ou en dieux." Émile Cioran, Écartèlement

 

Note sur critique Heideggérienne de la vérité scientifique

 

 A partir de la distinction entre le niveau ontique (empirique, concret et objectivant) des phénomènes et le niveau ontologique de la saisie de l'Etre, Heidegger propose une critique radicale (sur le plan ontologique) de la science.
Dans son étude de la nature la science se contente, en effet, de réifier et d'objectiver les "étants" qu'elle a devant elle. Elle ne voit que des objets sans se rendre compte qu'elle voile ainsi la compréhension de l'Etre, c'est-à-dire de ce par quoi il est possible de dire que les "étants", les objets de la nature, sont.
Alors qu'elle se trouve face à de l'Incontournable, de l'Etre, la science ne voit que des choses qu'elle pense être parfaitement lisibles. Elle se trompe en objectivant ce qu'elle voit et demeure dans ces conditions dans ce que Heidegger nomme " l'oubli de l'être ". Cette conception différenciée des objets de la science et de l'ontologie fondamentale conduit Heidegger  à affirmer que " la science ne pense pas " (pour Heidegger en effet, penser est synonyme de " rester dans le sillage du questionnement et de la contemplation de l'Etre ").

 

"On définit la vérité par la conformité de l’intellect et du réel. Connaître cette conformité, c’est connaître la vérité." (Veritas est adæquatio intellectus et rei.) > Thomas d’Aquin, Somme théologique (XIIIe s.),