Ce texte a pour thèmes à la fois l’éducation et la philosophie. L’auteur, par l’exemple d’une initiation philosophique montre que l’incompétence du philosophe dans certains domaines n’est que le pendant d’une compétence dans des domaines plus élevés.

L’auteur commence, jusque l’expression « l’une de l’autre » par effectuer une première supposition celle selon laquelle un homme renonce à des questions vulgaires pour entamer un questionnement philosophique concernant la justice. Jusqu’à « fuir l’autre » il fait une supposition symétrique à la première concernant la royauté et le bonheur. Dans une troisième partie qui s’arrête à « esclaves » Platon considère le résultat de ces suppositions : l’embarras de l’homme vulgaire lorsqu’on l’interroge philosophiquement.

L’auteur montre enfin, dans les deux dernières parties, que l’homme de la foule et  le philosophe ont chacun des compétences et des incompétences dans des domaines opposés et de valeur inégale : le philosophe inapte au tâche serviles se révèle compétent pour ce que le vulgaire, pourtant habile dans ces mêmes tâches ne peut faire : pratiquer la philosophie.  

 

 

 

 

 

Cette première partie introduit donc une supposition qui concerne deux hommes : l’homme de la foule et le philosophe. On suppose que le philosophe a réussi à « tirer vers les hauteurs un homme de la foule ». Cette métaphore topologique demande une explication : il y a un haut et un bas. L’auteur nous dit ce qui est en bas, ce dont il faut s’arracher en s’élevant, il nous en donne des exemples, ce sont des questions du genre «  quel tort t’ai-je fait », quel tort m’as-tu fait » à propos d’une idée : la justice. Ce qui est en bas c’est donc un type de questionnement, le questionnement particulier, qui, en l’occurrence concerne l’intérêt. Et en effet, lorsqu’on demande à quelqu’un qui  ne réfléchit pas ce qu’est une idée, la justice par exemple, il aura tendance à parler des injustices qu’il a subies, ou de celles qu’on l’accusera d’avoir commis. Il parlera peut-être de ses impôts qu’il trouvera trop élevés. Les considérations basses de l’opinion sont donc à la fois particulières et intéressées.

Ce qui est en haut en revanche, ce vers quoi l’éducation philosophique veut élever, ce sont les idées elles-mêmes « l’injustice en elle-même » nous dit l’auteur. La considération haute, à laquelle l’auteur suppose qu’est amené l’homme de la foule, c’est la contemplation des idées, le fait de se demander ce qu’elles sont.

L’auteur ne s’en tient cependant pas à cette seule exigence de contemplation, il effectue une précision : « en quoi elles consistent et en quoi elles se distinguent de toutes choses aussi bien que l’une de l’autre ». Il nous donne par cette locution la méthode à effectuer pour penser : comparer une chose à son contraire, l’injustice ici, et la distinguer de toutes les notions avec lesquelles on pourrait la confondre. Il s’agit d’une opération de réduction de la chose à elle-même. On pourrait en effet étudier les nombreuses confusions de la justice avec l’injustice, par exemple la vengeance, ou considérer les différences entre la justice et l’égalité. C’est dans le but de travailler cette confusion possible que certains sujets de dissertations demandent de distinguer ces notions proches.

Dans cette première partie on suppose donc qu’un individu est sorti des questions particulières pour analyser une notion.

 

L’auteur effectue ensuite une autre supposition, parallèle à la première, celle selon laquelle le même homme aurait renoncé à des questions telles que celle de savoir «  si le grand roi est heureux » ou « si le propriétaire d’une grande quantité d’or est heureux ». On pourrait remarquer que cette basse curiosité est toujours celle d’une opinion irréfléchie : il existe toujours des journaux ou des émissions qui jouent sur la fascination qu’exerce la richesse et le pouvoir. Ce vers quoi on suppose que l’homme de la foule s’élève, comme il s’élevait dans la première partie vers la considération de la justice, ce sont des question sur ce que sont « le bonheur ou le malheur humain », il précise « en général », pour montrer l’opposition aux considérations particulières, et il ajoute  « leur essence respective ». Il nous indique  là ce qu’est une idée en elle-même, une essence. On pourrait penser à la façon chimique de trouver une essence, par décantation, par séparation de tout ce qui n’est pas la substance, de même façon que pour idée, on analyse, on la précise, en la distinguant de tout ce qui n’est pas elle. Ce travail théorique n’est pas le seul questionnement, l’auteur en énonce un autre qui concerne spécifiquement le bonheur : « la façon dont il convient à l’homme de viser l’un ou de fuir l’autre ».

On comprend alors pourquoi l’auteur a eu besoin de cette supposition proche de la première. Une élévation philosophique ne consiste pas qu’en l’étude théorique de ce que sont les choses, elle a aussi le but de montrer comment agir, et ici, les modalités de recherche du bonheur. Parce que pour le bonheur, il ne suffit pas de savoir ce que c’est, il faut aussi déterminer quels sont les moyens propres à l’atteindre, ou peut-être les moyens de l’atteindre qui correspondent à une exigence, éthique par exemple. Peut-être existe-t-il des moyens employés pour atteindre le bonheur qui sont inadéquats, la recherche du pouvoir par exemple, peut-être existe-t-il des moyens indignes de parvenir à être heureux. Quoique Platon dans le Ménon dit en substance que « nul n’est méchant volontairement ».

Il reste à considérer l’action de l’homme de la foule dans la considération des idées. Les verbes qui décrivent cette action sont « consentir » et « renoncer ». Il s’agit de verbes qui mettent en cause une faculté : la volonté. L’éducation philosophique ne dépend donc pas principalement d’une compétence, mais bien d’une orientation de l’intelligence, et cette éducation est d’abord une conversion. C’est bien ce que disait Socrate lorsqu’il faisait référence au métier de sa mère pour décrire sa méthode, la maïeutique, il ne se voulait pas professeur, mais bien « accoucheur d’âme »

Nous avons donc, dans ces deux parties symétriques, la supposition d’un début de conversion philosophique.

 

Dans une troisième partie, l’auteur va considérer le résultat de ces suppositions : l’homme vulgaire se montre « à son tour embarrassé ». L’expression « à son tour » est surprenante, on peut conjecturer qu’un philosophe s’est lui-même trouvé embarrassé dans une certaine situation, et qu’il tient à noter l’embarras de l’homme de la foule lorsqu’il se place sur le terrain philosophique. L’auteur décrit alors l’embarras du vulgaire, il reprend la métaphore de la hauteur pour y associer celle du vertige : « de se trouver suspendu, la tête lui tourne ». On en comprend maintenant la signification :  L’homme qui commence à se demander ce que sont les idées telles que la justice ou le bonheur est dans une confusion mentale, probablement parce qu’il doit remettre en question le confort intellectuel qui était le sien jusqu’à présent, il se rend compte que ce qu’il croyait savoir, il ne le connaît pas, l’auteur file ensuite la métaphore : « il n’a pas l’habitude de regarder au milieu des airs », ce qui signifie, qu’il n’a pas l’habitude de consacrer son intelligence à la contemplation des idées, à s’interroger sur ce que sont les choses. Il est à noter que, là encore, ce n’est pas une aptitude qui est demandée, l’auteur ne dit pas : « il n’a pas la vue assez perçante pour regarder au milieu » des airs, c’est bien encore un effort de volonté, parce que si nous ne pouvons changer la qualité de notre vue, nous pouvons regarder ce que nous voulons. Et pour la pratique de la philosophie, l’important est cette pratique elle-même, non les qualités intellectuelles de celui qu’on cherche à élever, d’où l’importance de l’habitude.

Le résultat de la supposition n’en est pas moins la confusion : « le voilà gêné, affolé et bredouillant » nous ne sommes plus dans la métaphore, mais bien dans la description des interlocuteurs de Socrate, mis souvent devant les contradictions que Socrate leur montre dans leur propre discours, ou devant l’insuffisance de leurs essais de définition. Ils deviennent, à proprement parler, ridicules. L’auteur note ce ridicule par une formule difficile à comprendre : « ce n’est pas aux servantes de Thrace que celui-ci prête à rire », on ne peut que conjecturer qu’un philosophe a un jour été victime de la moquerie d’une servante, et que l’auteur tient à montrer le caractère réversible de ce ridicule.

La connaissance du texte complet nous apprendrait qu'en effet c'est Thalès, le philosophe astronome qui, en contemplant le ciel, est tombé dans un puits et a subi la moquerie d'une servante.

L'auteur tient néanmoins également à souligner une hiérarchie concernant les spectateurs du ridicule : ce n’est pas devant une servante que celui qui commence à se poser des questions philosophiques « prête à rire », mais devant, « tous ceux qui ont reçu une éducation contraire à celle des esclaves ». On pourrait, au risque d’un anachronisme, regretter cette validation d’un modèle social aussi condamnable que la servitude, mais il reste que pour l’auteur les hommes ne se distinguent pas en fonction de leur position ou de leur race, mais bien en fonction de l’éducation qu’ils ont reçue. C’est donc la confusion et le ridicule de l’homme non éduqué qui est le résultat des suppositions des deux parties précédentes.

 

Dans une quatrième et une cinquième partie l’auteur va considérer ce qu’il peut déduire des suppositions précédentes sur « l’attitude de chacun des deux hommes », il va pouvoir effectuer une hiérarchie dans ces attitudes et considérer les domaines de compétences respectifs du philosophe et du vulgaire et montrer que l’incompétence du  philosophe dans certains domaines ne peut lui être reprochée. En effet le philosophe ne « doit pas être blâmé de paraître naïf et nul quand il se trouve devant des besognes serviles »,  et l’auteur donne trois exemples de besognes réservées aux esclaves et dans lesquels le philosophe se montre incompétent : ficeler une couverture de voyage, « assaisonner un plat de condiments ou un discours de flatteries ». La première tâche est nettement dévolue au serviteur mais l’association de la seconde et de la troisième peut surprendre. Il y a bien un rapport entre faire la cuisine ou un discours de flatterie, dans les deux cas il s’agit d’une tâche servile, pas au sens social cependant,  et on voit là le mépris que voue Platon à ceux qui se livrent à ce genre de rhétorique. Il y a peut-être un lien plus profond entre la rhétorique et la cuisine : , l’une comme l’autre, la rhétorique, comme la cuisine, sont des « flatteries », cherchent à plaire, et ne cherchent pas le bien contrairement à la médecine ou à la législation. Dans un autre dialogue, Le Gorgias, Socrate dit à Gorgias le rhéteur :  "la cuisine est à la médecine ce que la rhétorique est à la justice" 465c

Dans la cinquième partie l’auteur reconnait que l’homme vulgaire a les compétences pour les tâches serviles, mais il montre son incompétence dans la pratique philosophique Cette dernière est réservée au philosophe qui se distingue hiérarchiquement par son éducation : il est élevé « dans la liberté et le loisir ». On peut noter qu’il y a là encore une considération de l’esclavage qui peut choquer, mais qui se fonde sur une distinction pertinente. L’activité philosophique est alors décrite par une périphrase qui montre l’inaptitude du vulgaire. : « il ne sait pas chanter comme il convient la vraie vie des dieux et des hommes heureux ». L’assimilation entre la pratique de la philosophie et le chant de « la vraie vie des dieux » peut sembler énigmatique : dans la Grèce ancienne, celui qui chante la vie des dieux est le poète, l’aède, qui fait le récit des aventures des dieux et les relate dans des mythes tels qu’on les trouve chantés par Hésiode ou Homère. Peut-être pour Platon ne s’agit-il pas de la vraie vie des dieux, tourmentés par leur passions et cédant à leur colère. Peut-être qu’en revanche, la philosophie qui cherche la contemplation des idées éternelles dans leur vérité est-elle ce qui met le plus en rapport avec le divin, l’éternité. Il reste que pour Platon, c’est là l’existence qui permet le mieux de trouver ce que cherchent les hommes : le bonheur.

 

 

Ce texte a donc surtout montré, à la fois la conception platonicienne du philosophe et celle de la philosophie. Platon, en dressant le portrait de l’homme de la foule et du philosophe a tout d’abord énoncé l’objectif de pensée véritable : la contemplation des essences, la considération des idées ; mais il montre également le moyen à employer pour parvenir à ce type de connaissance. A cet idéal théorique, l’auteur ajoute dans la seconde partie, un intérêt pratique : il ne s’agit pas seulement de savoir ce que sont les choses, il faut aussi savoir comment atteindre le bonheur. Ce texte importe également par la considération de l’éducation et de ce qu’elle exige : l’initiation philosophique ne semble pas demander de compétence particulière, elle demande surtout une conversion de l’intelligence, un consentement et un renoncement plus qu’une aptitude. La conception platonicienne demeure cependant aristocratique, et la référence fréquente à l’esclavage peut choquer un lecteur moderne, mais l’auteur montre à la fin du texte la haute conception qu’il se fait de la philosophie, seule discipline qui se préoccupe vraiment du  divin et seule capable d’apporter le bonheur.