I/  LE DEVOIR COMME COHERENCE ET RECIPROQUE DU DROIT

  

 Nous avons d’abord des devoirs parce que nous jouissons d’un certain nombre de droits, la seule cohérence nous oblige « Au fond droits et devoirs sont termes identiques, puisqu’ils sont toujours l’expression du respect, exigible ou dû, exigible parce qu’il est dû, dû parce qu’il est exigible » Proudhon De la justice dans la révolution et dans l’église 

C’est par exemple parce que j’ai le droit de m’exprimer que j’ai le devoir de respecter le droit qu’à l’autre de le faire. 
On voit qu’une telle conception repose sur une égalité de principe de tous, et qu’il faut une arrogance certaine pour demander plus que ce qui nous est dû, ce qui n’aurait pas un devoir comme réciproque : «  Le devoir que j’ai de vous respecter est mon droit à votre respect
 » Victor Cousin, Justice et charité  TEXTE 1

En fonction de cette mécanique il n’y a pas de lien ente devoir et moralité, il n’y a que cohérence, et c’est pour cela que même un peuple de démons (méchants mais raisonnables) comme le dit Kant, pourrait vivre correctement sous une législation intelligente. Chacun comprendrait que s’il veut des droits il faut qu’il respecte ceux des autres, tel est son devoir. TEXTE 2

Problème, n’a-t-on de devoir qu’en fonction de nos droits, n’est-ce pas une définition bien réduite celle qui considère que je peux être un « homme de devoir » si je ne suis qu’un démon raisonnable ? 

Si mon devoir excède cette simple réciprocité du droit, sur quoi le fonder ?

 

  

 

II/ CE QUI POURRAIT FAIRE DE QUELQU’UN UN HOMME DE DEVOIR

  

 - Insuffisance de la considération du devoir pas le seul respect extérieur du devoir.

 Kant distingue l’action fait conformément au devoir et l’action faite par devoir : la première est extérieurement considérée comme bonne, mais elle peut avoir été par pur intérêt. Je peux par exemple payer mes impôts par peur du percepteur, demander le juste prix à un client pour qu’il revienne, voire même me montrer généreux pour me sentir puissant, ou espérer aller au paradis, tout cela ne fait pas de moi un homme de devoir. "Il ne suffit pas de faire le bien, encore faut-il le faire pour le seul motif que c'est le bien". Critique de la faculté de juger §53 TEXTE 3

 - Un homme de devoir n’agit pas non plus en fonction de but extérieur au seul devoir, ses impératifs ne sont pas hypothétiques : je dois certes maintenir une activité si je veux conserver une santé correcte, comme je dois travailler pour réussir. Mais ce devoir n’est qu’hypothétique, il est subordonné à une fin, il n’est pas « catégorique ».

 

 - Un homme de devoir agit donc par devoir

 Qu’est-ce qui va m’indiquer ce devoir ?

 Ce ne peut être quelque but concret, quelque objectif parce qu’on a vu que toute action concrète pouvait être faite autrement que par devoir.

 Il faut donc qu’avant d’agir, l’homme se représente le principe en fonction duquel il agit et lui donne une valeur. Et la seule chose qui puisse vraiment donner une valeur à un principe humain, c’est que tout humain puisse le trouver valable, que l’on puisse le défendre devant tout homme.

 Voilà pourquoi la loi, dont l’observance pourrait être considérée comme forgeant le devoir, pourrait se formuler comme l’examen d’une universalisation possible du principe d’action.  « Agis comme si la maxime de ton action devait être érigée par ta volonté en loi universelle de la nature. » Kant, Fondements de la métaphysique des mœurs

 C’est aussi cela qui explique que la seule fin de l’acte moral ne peut être que le législateur de cette loi, c’est-à-dire l’humain :   « Agis de telle sorte que tu traites l'humanité aussi bien en toi même que dans la personne d'autrui, toujours en même temps comme une fin et jamais simplement comme un moyen." Kant, Fondements de la métaphysique des mœurs. Section 2 §49    Toute subordination de l’humain à autre chose est donc contraire à tout devoir

 - La rationalité du devoir

  On voit que tout principe d’action qui résiste à son universalisation n’est pas valable, il est par exemple incohérent de faire une promesse sans intention de la tenir, parce que si tout le monde faisait comme moi, la promesse elle-même disparaîtrait.

  " Les concepts moraux ont leur source et leur siège dans la raison." ibid. Section.2 §10

 

 

III/ LES SOUPCONS SUR LE DEVOIR

 

Kant peut montrer en quoi consiste, formellement, le devoir pour quelqu'un qui se voudrait homme de devoir. Mais qu'est-ce qui me dit que je dois être un homme de devoir ? Ne serait-ce pas un conditionnement qui remettrait en cause la pureté de ma volonté ? A celui qui nous dit que nous devons être homme de devoir n'avons nous pas envie de demander de quel droit il veut nous imposer ce devoir ? 

 

 

A) Soupçon généalogique et diversité culturelle

Lorsque même je crois que mon observance du devoir est due à la clarté de ma raison, n’y a

 -t-il pas une fidélité plus grande à autre chose ? Ne suis-je pas en train de donner une teinte rationnelle à un conditionnement. C’est ce soupçon qu’inaugure Nietzsche et que poursuit Freud  TEXTE 4. Le sentiment d’avoir accompli son devoir, la culpabilité que l’on éprouve de ne pas l’avoir accompli peuvent porter sur des réalités très différentes : un Iroquois ou un spartiate pourrait se sentir coupable de ne pas avoir tué un homme, un occidental contemporain se sentirait coupable de l’avoir tué.

Ce soupçon résiste mal cependant à certains faits : dans toutes les cultures des individus ont pu s’élever contre des traitements inhumains infligés à l’homme, il y eut des critiques de l’esclavage, même dans des cultures esclavagiste, Sénèque en donne un exemple. Il serait même singulièrement arrogant de la part de la culture occidentale de croire qu’elle a le privilège de l’esprit critique. Il y aurait donc la possibilité par l’humain d’envisager un devoir qui transcende le particularisme des cultures « N’y a-t-il pas de temps en temps, et partout des Antigone ? » demande Francis Woff dans Plaidoyer pour l’universel p.77

 

  

 

B) Une difficulté maintenue

 

- L’angoisse devant le dilemme

Quand bien même nous voudrions agir par devoir, cela ne nous dit pas, contrairement à ce qu'affirme Kant où est notre devoir. Nous savons certes où il n’est pas, nous savons qu’un égoïste ou un cupide n’est pas un homme de devoir, mais la réalité humaine est inévitablement amenée à des dilemmes et des conflits quand bien même la volonté serait bonne. Dans les situations difficiles, nous sommes plus souvent confrontés à des choix entre deux options également insatisfaisantes, ou même à deux possibilités neutres qui ne nous indiquent en rien où est notre devoir. Voilà pourquoi nous sommes souvent dans l’angoisse, parce que notre devoir n’est pas souvent clair, quand bien même nous serions de bonne volonté. Sartre prend l’exemple de quelqu’un tiraillé entre le devoir envers une personne particulière, et celui d’un enjeu plus vaste mais d’une efficacité plus douteuse TEXTE 5

 

- L’éthique de la conviction et l’éthique de la responsabilité TEXTE 6

On peut reprocher à l’homme de devoir de s’en tenir à sa seule bonne conscience, sans forcément considérer les conséquences réelles. « Le Kantisme a les mains pures mais il n’a pas de mains » disait Charles Péguy. On peut l’illustrer avec la querelle qui opposa Kant justement et Benjamin Constant. Ce dernier prétendait qu’il y aurait un droit à mentir par humanité. Sur un plan formel il est vrai qu’il ne peut exister un tel droit, mais l’exemple retenu par Kant selon lequel il faudrait livrer une victime à un criminel plutôt que de mentir montre le caractère peut convainquant de ce rigorisme, et combien il peut se montrer peu humain « Malheur à ceux qui mettent au-dessous de l’amour la vérité criminelle de la délation!  Malheur aux brutes qui disent toujours la vérité ! Malheur à ceux qui n’ont jamais menti ! » dit Jankélévitch dans Le traité des vertus, Les vertus et l’amour. (Vous trouverez une bonne analyse du mensonge chez Jankélévitch dans cet article). Ces analyses nous montent surtout que nous sommes souvent confrontés à une ignorance de ce que nous devons faire, même quand nous voulons faire ce que nous devons. Contrairement à ce qu'affirment les dogmatiques qui pensent que le bien est le bien comme 2 et 2 font 4, qui pensent comme Platon ou Aristote que le Bien est à connaître, les valeurs ne sont pas objet de connaissance, et donc notre devoir, qui se déterminerait en fonction de ces valeurs, n'est jamais clair, comme le montre A.Comte Sponville dans Valeurs et vérité.

 

 

 

C) Le devoir une notion indéterminée ?

 

Paradoxalement cette indétermination de l’objet du devoir n’implique pas une vacuité totale de la notion. Et s'il est bien délicat de distinguer les "vrais devoirs", il est possible de reconnaître les faux.

La notion de vérité peut nous aider à disqualifier des positions morales. Certes la vérité aussi est une valeur, en ce sens rien ne peut affirmer que nous devions suivre ou aimer la vérité. En revanche elle nous permet d'affirmer que le faux est le faux, l'incertain l'incertain, et elle nous permet de déconsidérer comme mensonger ou malhonnête les discours qui prétendraient justement soit qu'il y a une impossibilité de toute réflexion sur ce que nous devons faire, soit qu'il y a une certitude totale de nos devoirs. Nous pouvons disqualifier ainsi et la mauvaise foi, le sérieux, et montrer au moins l'incohérence et la malhonnêteté (sans bien sûr que nous puissions prouver qu'il est de notre devoir d'être honnête ou cohérent) d'un rejet du respect d'autrui. 

- L’éviction de la mauvaise foi, que l’on peut appeler l’authenticité, qui consiste à assumer le caractère universel de ce que nous faisons, à ne pas nous cacher derrière des excuses « Tout homme qui se réfugie derrière l’excuse de ses passions est de mauvaise foi » dit Sartre dans L’existentialisme est un humanisme. Les passions peuvent à la limite constituer une excuse, elles ne peuvent jamais être des raisons que l’on pourrait revendiquer. Celui qui commet un geste violent peut à la limite s’excuser, il ne peut jamais considérer qu’il a fait ce qu’il devait, et s’il ajoute « ce n’est pas ma faute » il semble parait juste adjoindre la lâcheté à la bassesse de son acte. TEXTE 7

- L’éviction du sérieux. Qui montre le caractère fondateur de l’absence de valeurs déjà présente dans la détermination du devoir : si aucun devoir n’est clair, alors celui qui affirme la clarté du devoir refuse d’assumer l’angoisse de cette indétermination, et remplace souvent l’interrogation authentique sur le devoir humain par l’obéissance servile à des devoirs formels, L’homme  sérieux « se débarrasse de sa liberté en prétendant la subordonner à des valeurs qui seraient inconditionnées » Simone de Beauvoir, Pour une morale de l’ambigüité  Le pire exemple en serait peut-être cette illustration de la banalité du mal selon H. Arendt, qu’était Eichmann, qui se prétendait homme de devoir parce qu’il obéissait aux ordres.

C’est la même chose pour toutes les valeurs : le mensonge à propos du devoir serait de prétendre pouvoir assurément subordonner l’humain à une valeur qui le dépasserait (Dieu, la race, le parti, la patrie etc.)

- cohérence d'une intersubjectivité :  Nous ne savons pas ce qui est bon, certes, mais nous pouvons considérer la possibilité que nous avons de nous placer à un certain niveau de considération de nos actions, c’est-à-dire d’examiner non seulement les valeurs de nos actes, mais ce qui fait la valeur de ces valeurs, et reconnaître à chacun la possibilité qu'il a d'exiger de nous que nous justifions les valeurs qui fondent notre rapport à lui (sinon il ne nous reste qu'à les lui imposer par la force, ce qui nie leur valeur en tant que valeur). En conséquence dans le moment même où l’individu traiterait en inférieur un autre humain, il devrait le reconnaître comme égal dans la mesure où il voudrait justifier (y compris aux yeux de sa victime donc) le mal qu’il lui causerait. « l’autre est mon égal parce que c’est devant lui que je dois justifier, par un discours, même l’inégalité de traitement que je lui infligerais, ce qui rend cette inégalité même contradictoire » Wolff, Plaidoyer pour l’universel

Nous ne pouvons certes pas dire que nous "devons respecter l'autre" mais que celui qui ne le respecte pas ne peut en aucune façon justifier cet irrespect.